Chapitre 13 :

Depuis qu’il avait proposé un lieu de retrait, Gadin avait gagné une place en milieu de convoi. Depuis, il passait de branches en branches, à une hauteur vertigineuse, un monstre effrayant à leurs trousses, et parfois rien pour s’accrocher alors qu’il en avait terriblement besoin. Gadin ne maîtrisait pas le déplacement par les arbres. Ses compagnons de voyage, quant à eux, semblaient être nés dans les hauteurs. Patchouka, qui s’appelait en réalité Patchanne, information qu’il est important de préciser même si les circonstances ne l’exigent pas (elles ne l’exigeront jamais, soyons honnête), évoluait avec une aisance indécente.

Gadin se trouvait entre le vagabond, en tête, Zakran juste derrière lui (difficile à dire, il passait son temps à faire des aller retour, partant sur la droite puis sur la gauche à. La façon d’un chien qui ne serait pas sorti depuis des années. Ensuite venait Gadin, suivit de Patchouka puis de Charline. Cilou avait disparut dans les fourrés et puisque personne ne s’en inquiétait, Gadin fit de même.
Les minutes s’égrenaient et ils n,avançaient pas beaucoup. Les animaux en bas levaient parfois un groin ou des naseaux dans leur direction.

  • Gaston, pensa soudainement Gadin. 
  • Il est grand, il se débrouillera très bien.

Patchouka s’agrippa à une branche, sauta. Et pivota jusqu’à atterrir un peu plus loin que Gadin. Une fois accroupie sur une branche, elle se tourna vers lui.

  • je sais que c’est toi, pas besoin de faire semblant.
  • Faire semblant de quoi? D’avoir la trouille ou de ne pas savoir grimper aux arbres?
  • De n’avoir rien senti. J’ai bien vu que tu faisais un appel d’air.
  • L’air est invisible.
  • Alors disons que je t’ai senti.
  • L’air ne sent rr…
  • T’es chiant à la fin! Fait pas comme si tu comprenais pas c’que j’dis. Je t’ai vu!
  • Mais faire quoi!
  • Un appel de vent, s’énerva-t-elle. Y avait pas un brin d’air et toi t’as provoqué une brise.
  • Ce n’est pas vrai.
  • Si ça l’est.
  • Non ça ne l’est pas.
  • Oh que si! Et si tu me contredis encore une fois je te fait bouffer un fruit de margoulin. 

Crampes d’estomac et sueurs froides garanties. Merci bien mais Gadin préférait éviter.

  • imaginons que c’est vrai, concéda-t-il. Qu’est ce que ça veut dire?
  • Que tu es un Marcheur de vent toi aussi. 

Elle hésitait, interrompant son avance sous le faite des arbres pour regarder Gadin dans les yeux.

  • ce n’est pas très clair, cette femme m’explique les choses mais uniquement dans mes rêves. Au réveil, je n’ai que des bribes d’informations difficiles a reconstituer. J’espérais que tu pourrais m’en dire plus.
  • Je n’ai rien pour toi.

Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Des bribes de souvenirs s’agitaient aux frontières de son esprit. Il ne savait pas encore s’il avait envie de s’en saisir, la curiosité étouffée par la peur, mais la nécessité se faisait sentir. Il voulait parler, déverser ce qu’il avait sur le cœur et qui l’étouffait chaque jour un peu plus.

  • Je suis berger, expliqua-t-il avec un geste d’impuissance.
  • Ça n’empêche rien.
  • Pourtant, j’essaye…

Depuis ces fameuses nuits où il s’était vécu maître du vent, flottant dans les airs et profitant de sa puissance pour courir plus vite que des bêtes sauvages, il avait mis de côté cette envie d’être quelqu’un de différent. Folie que tout ceci ! Il savait très bien qui il était et flotter dans les airs ne faisait pas parti de ses qualités.

Mais l’envie était là, impérieuse et tenace.

  • Peut-être que tu n’essayes pas assez fort, fit Patchouka. Ou que tu n’essayes pas vraiment.

S’il n’avait pas déjà été rouge écrevisse à cause de l’effort, Gadin le serait devenu face à l’affront. Mais qu’est-ce qu’il y pouvait ? Il était désespérément normal, voilà tout ! Et ce n’était pas avec ses insinuation que la jeune femme y changerait quoi que ce soit. La fuite se poursuivait, d’arbres en arbres et sans savoir ce qui était à leurs trousses exactement. Humain ? Animal ? Végétal ? Safran fut envoyé en éclaireur pour en savoir plus pendant que le reste du groupe faisait une pause. Charline et Maki prirent naturellement un poste de vigie et Gondir profita d’un rayon de lumière se frayant un chemin à travers le faite des arbres pour consulter sa carte. sa voisine se tenait les yeux fermés et les mains posées sur la branche qui les soutenait tous les deux. La concentration se lisait sur ses traits. De celle qui se lisait sur le visage de Gadin lorsqu’il manipulait de la soude. Une douce brise les environnait dont le jeune homme profita pour inspirer longuement et se détendre.

  • Ils se sont remis en mouvement.
  • Les animaux ?
  • D’autres espèces. Ce ne sont plus des sangliers ni des antilopes. Plutôt… Musqués. Un peu… Comme ta Noiraude. Mais plus gros. Non.

Patchouka secoua la tête pour remettre ses idées en place.

  • Une odeur de sang, discrète. Des crocs.

Des loups. Des ours. Des marguets. La liste était suffisamment longue et désagréable pour qu’il s’en tienne là.

  • A quelle distance ?

Elle lui montra une direction qu’il suivit de tous ses sens, plongeant dans la pénombre de la forêt pour voir le plus loin possible. Suivant leurs pensées réunies, les feuilles s’écartèrent et ondulèrent jusqu’au ciel. Des gouttes de lumière maculèrent le sol sur leur chemin qui laissèrent distinguer un sol vide de toute présence. Une bonne nouvelle. Hors de vue, la brise se frayait toujours un passage entre les arbres, explorant de ses filets d’air agiles le sous bois avant de leur revenir, chargée de fibres, de grains de poussière et d’odeurs caractéristiques.

  • Tu vois ?
  • Je ne sais pas ce qu’il s’est passé.

Gadin avait le sentiment de s’être réveillé en plein rêve.

  • Tu as raison, des crocs, de sang, dit-il, déboussolé.

Patchouka ne savait pas plus que lui quoi faire de cette nouvelle.

  • Il faut crier, fit-elle. Crier, pleurer. Tout mais il ne faut pas rester en tout cas. Brondir ?
  • Brondir ! Renchérit Gadin, convaincu par son choix stratégique sans trop d’efforts pour une fois.

Quant à ce qu’il venait d’expérimenter et le réveil cauchemardesque qui en avait suivi, il y penserait un autre jour, quand il n’aurait vraiment rien d’autre à faire.

Maki, Charline et le vagabond les écoutèrent attentivement puis décrétèrent la pause terminée. Après avoir laissé un message à Zafran, ils évaluèrent les branches à venir, espérant y trouver un passage, en vain. Ils étudièrent le sol et voyant là une meilleure issue s’y engagèrent. Retrouver la terre et son soutien indéfectible, Gadin ressentit un indicible bonheur le parcourir, un peu disproportionné. La rupture nerveuse le menaçait qu’il décida de na pas écouter. Un sourire fatigué sur les lèvres, il s’élança d’un pas rouillé à la suite de Brondir, ses pensées concentrées sur les alentours et les possibles monstres s’y cachant.

Au rythme de sa course, une phrase résonnait :

  • Je l’ai fait.

Il avait senti le vent.

A partir de là, tout était possible. S’il pouvait l’écouter, il pouvait le comprendre et se faire comprendre en retour. Le commander.

Voler ? Non, il ne devait pas se laisser aller, risquer de devenir ridicule. Il ne voulait pas qu’on se moque de lui. Que Gadin soit capable de sentir le vent lui semblait déjà inimaginable, mieux valait y aller doucement et ne pas perturber trop brutalement ses repères.

Un obstacle se présenta sur leur chemin que Charline franchit d’un bond assuré dont elle se réceptionna par une élégante roulade. Pour Gadin, hors de question qu’il tente l’expérience, il finirait emmêlé dans un fossé au fond indéfini mais très certainement rempli de ronce. Soulagé de voir qu’il n’était pas le seul à refuser de tenter le grand saut, il attendit de voir ce que déciderait Brondir. Ils pouvaient soit tenter l’escalade sur le côté soit risquer le passage par la corniche infernale. Quoi qu’il arrive, la suite ne serait pas plus aisée.

  • J’me disais bien qu’il se passait un truc pas net. Une corde peut-être ?
  • Carima ! Si tu savais comme je suis contente de te voir. J’ai bien cru qu’on devrait faire de mi-tour ou manquer se casser l’cou…

A deux mains, Brondir saisit la corde qui venait de tomber à ses pieds et commença l’escalade. Gadin le suivit au son des bêtes approchant, craquement de brindilles et grondements étouffés. Ils étaient tous de justesse arrivés en sécurité au sommet du décrochement rocheux quand la meute se pressa en bas. Tout comme Brondir et les siens, elle se retrouva coincer dans le goulet et sans issue possible.

– ça nous laisse dix minutes de répis. Zafran est encore là-bas mais on ne peut pas se permettre de l’attendre. Carima, tu nous montres la voie ?

  • On va passer par la rive. Elle est en majorité à découvert, on n’y sera pas en sécurité mais on avancera vite.

Quand Carima parlait d’une zone à découvert, elle parlait d’une tourbière, ne tarda pas à comprendre Gadin. Une odeur forte de remugle montait du sol que tous évitèrent prudemment.

  • Marchez dans mes pas et il ne vous arrivera rien.

Dans une danse étrange, ils coururent autant qu’ils sautèrent d’une touffe d’herbe à l’autre en évitant précautionneusement les zones tourbeuses.

  • On y est presque, les encouragea Carima. Un bout de forêt et ce sera bon.

Un hurlement déchira l’air pour ponctuer ses mots. Leurs poursuivants avaient retrouvé leur trace. Comme en réponse à un coup de fouet, le groupe accéléra sa course entre les arbres. Un virage à droite, un écart à gauche, un saut de coté et la course qui reprenait, non moins chaotique mais nécessairement plus inconsidérée.

  • On se sépare ! Les premiers arrivés envoient les secours à la rencontre des autres. Gadin, Patchouka et Carima. Charline, de l’autre côté.

Gadin partit sur la droite, dans le sillage de Carima, comme commandé. Il devenait le parfait soldat, obéissant sans réfléchir et enjambant les ronces avec un enthousiasme qui tenait de l’instinct de survie. Ce fut un point de côté qui le différencia d’un soldat. Terrassé, il balbutia sa demande de pause plus qu’il ne l’articula.

  • On ne va jamais le faire, s’inquiéta Patchouka.

Persuadé qu’on allait l’abandonner, Gadin sentit le désespoir l’envahir. Seul, c’était sa perte assurée. Loin de le laisser avec son poignard pour unique allié, Patchouka l’attrapa par le bras et fixa son regard dans le sien. Une main lui tenant le menton en place, il imprima ses mots directement dans son cerveau. C’était du moins l’impression que ça donnait.

  • Écoute moi, j’ai quelque chose d’important à te dire.

Gadin fit oui de la tête mais, cherchant à retrouver son souffle et à étouffer la douleur qu’il ressentait, c’était tout ce qu’il pouvait répondre.

  • Tu dois sentir le Vent, comme tout à l’heure.

Elle lui saisit les épaules et les serra fermement.

  • Écoute le, qui flotte tout autour de toi, prêt à te répondre. Apprend ce langage que nous seuls pouvons comprendre, ce doux murmure à peine perceptible. Concentre-toi sur ce qui attend, dans l’ombre, de bondir à un mot de toi. Il peut remplir tes poumons, accompagner tes mouvements et te faire courir à la vitesse du vent lancé à l’assaut d’une falaise.
  • Partez devant.

Gadin était on ne peut plus sérieux.

  • Partez, je vous rejoins, ajouta-t-il.
  • Tu espère vraiment nous convaincre ? La démonstration n’est pas probante. Moi en tout cas je ne suis pas convaincue.
  • Pas le temps de se laisser convaincre, coupa Carima, plus pragmatique. Laisse le reprendre son souffle, on n’est bonnes à rien en restant ici.

Il n’en fallut pas plus pour que, dans un dernier regard dramatique échangé avec Patchouka, Gadin reste seul, appuyé contre un arbre. Il respirait de plus en plus fort, gonflant le torse et expirant à la façon d’une forge. La transpiration qui s’évaporait de son corps en un large nuage de condensation lui apparut avec une étrange clarté, plus conscient que jamais de son environnement. A bien y regarder, les plante autour de lui et la lumière se déposant dessus, avaient adoptés une teinte surréaliste qui les faisaient briller plus intensément que de coutume. Cet étrange halo montait doucement jusqu’à lui, l’englobant et étirant ses sens dans toutes les directions.

Au même moment, le bruit des bêtes lancées à ma poursuite se volatilisa, remplacé par un bourdonnement sourd tout juste perceptible pour l’oreille humaine. A la recherche de la source de ce bruit, Gadin effectua un tour sur lui-même mais ne vit rien d’autre que les plantes, la lumière et l’air autour de lui. Qu’à cela ne tienne, à la poursuite de ses guides parties devant lui, il se hâta entre les troncs, les racines, les branches à hauteur de visage et tous ces pièges placés sur son chemin avec l’impression de plonger dans une ruche bourdonnante, les abeilles en moins. Seule la vibration sourde l’accompagnait, guidait chacun de ses mouvements, insufflait un supplément de force dans ses gestes.

Je suis conscient des bêtes qui me poursuivent. Comment les ignorer ? Elles grognent et écrasent tout sur leur passage. Le bruit qu’elles font est infernal. Terrifiant. Je sais qu’elles sont là, inutile de me retourner ni de m’inquiéter. Je sais. Je cours.

L’air entre et sort de mes poumons avec la puissance et la jouissance d’un torrent éclaboussant la roche et charriant tout sur son passage. Je me gorge d’air jusque dans le moindre de mes muscles, y brûlant mes dernières réserves d’énergie pour bondir par dessus un massif de fougères.

J’entends autant que je ressens des mâchoires claquer près de mes mollets. Ils sont là. Je plonge à droite et traverse un mur de liane, bras en avant pour protéger mon visage. Je roule sur un tronc et me rétablis pour sauter à l’assaut du tronc d’arbre qui se dresse sur mon chemin.

La forêt m’apparaît sous un jour nouveau. J’en connais la moindre parcelle et ses hauts comme ses bas ne sont plus des problèmes. Rien que des contraintes dont je dois tenir compte pour adapter mes gestes.

Mes doigts agrippent à une liane et mes jambes me propulsent de l’avant, jusqu’à saisir la branche la plus basse. Une gueule claque non loin mais je ne sourcille pas, persuadé d’être le plus rapide des animaux de la forêt. Du haut de mon perchoir, bien calé dans une fourche entre les branches, je plonge mon regard dans celui de l’ours qui se tient, pattes sur le tronc, gueule ouverte et prête à me cueillir s’il me prenait l’envie de sauter. Mon cœur se serre à la vu de son regard fou. Il court et il ne sait même pas pourquoi, j’en ai le sentiment en le voyant reculer, prendre de l’élan, puis se précipiter contre mon perchoir. D’un coup d’épaule il le fait trembler dans ses fondements. Le choc lui arrache un hurlement de douleur sur fond des grognements des loups et des marguets qui l’encadrent.

Ils me traquent comme seuls des humains le feraient. Ça me dépasse. Pourquoi cette persévérance ? D’où leur vient cet instinct si peu naturel ? Laissant là cette lueur étrangement résolu dans leurs regards, je me détourne de mes poursuivants et grimpe sur une branche qui me mène vers des étages supérieurs.

Ma quête ne faisait que commencer, je le sens, mais chaque mètre parcourut est plus facile que le précédent. D’un saut, d’une glissade ou d’une pirouette désinvolte, j’apprends à maîtriser le vent, à le faire souffler au diapason de chacun de mes gestes jusqu’à me mouvoir, à ma plus grande surprise, avec l’aisance d’une araignée lancée à l’assaut de sa toile.

Je suis fils du Vent.

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