Chapitre 14

Ses nouvelles capacités ne faisaient pas tout. Après une heure à sauter d’une branche à l’autre et à grimper tous les décrochements rocheux qui se présentaient à lui, Gadin fatiguait inexorablement. Arrêté depuis dix minutes dans le même arbre et ses sens déchaînés à la recherche d’une échappatoire, il ignorait consciencieusement les coups de boutoir qu’un ours furieux portait à son perchoir. Quoi qu’il fasse, Gadin finissait toujours dans cette position, encerclé par ses ennemis et devant déployer des trésors d’énergie pour s’échapper. ça ne finirait donc jamais ! A moins qu’il n’identifie un abris plus sûr, une aide quelconque, bribes d’espoir portés par le vent.

Un nouveau coup fut porté contre le tronc qui craqua et trembla sinistrement. L’arbre ne tiendra plus bien longtemps.

  • Arrêtez ! Je vous en supplie, mettez fin à toute cette folie ! Cria-t-il encore une fois par dessus le tumulte.

Pas plus que ses précédents essais celui ci n’eut de succès. La meute brûlait d’une colère sans fond que rien ne pouvait l’arrêter. Les plus petits animaux fourrageaient le sol à la recherche des racines pendant que les plus grands grattaient l’écorce. A coup de désespoir, Gadin lança le vent plus loin que jamais. A la façon d’un sonar, il parcouru les airs, retournant à Gadin chaque fois qu’il rencontrait un obstacle. En plein vole, il saisit une silhouette furtive qui avançait avec détermination à travers la forêt.

  • Zafran… Murmura Gadin avec espoir.

Il s’en était sorti ! Et le berger avait une chance de le rejoindre, à condition de prendre les jambes à son cou et de faire taire toute hésitation. Le chasseur avançait vers le nord à toute vitesse. A l’ouest de lui, Gadin avait peut-être une chance de le rattraper s’il coupait à travers la fosse aux lions et parvenait de l’autre côté du ruisseau situé au fond. Quelques écorchures ne le freinèrent pas, profitant d’un chêne à l’envergure impressionnante, le jeune homme prit de l’élan et sauta dans l’érable qui venait ensuite. A la façon d’un singe volant il alla ainsi et se saisit, pour finir, d’une liane à l’aspect suffisamment solide pour qu’il prenne le risque de se jeter dans le vide avec son seul soutien.

  • Iiih… Laissa-t-il échapper au plus fort de la grande courbe qui le mena à destination.

Au plus haut de la trajectoire, il lâcha sans réfléchir, ainsi qu’il avait appris à le faire dans le courant de la journée, et s’envola pieds en avant et bras remuant à la recherche d’un équilibre illusoire. Il avait mal calculé. Au lieu des branches qui devaient ralentir sa chute, il rencontra le tronc et se retrouva dans une accolade aussi forcée que douloureuse. L’empreinte de l’écorce imprimée dans la joue, il s’agrippa de toutes ses forces et, centimètre par centimètre, commença son escalade.

  • Zafran ! Cria-t-il aussi fort qu’il put. Aide-moi !

D’un croc, l’animal le plus proche lui attrapa le bas du pantalon. Le tissu résista et le tira en arrière. Malgré les crampes, Gadin affermit sa prise et monta encore un peu. Sa main glissa et il ne sa rattrapa qu’un branche plus bas. L’animal tirait plus fort, l’emportant vers la horde enfiévrée de voir leur objectif sur le point d’être accomplit. Enfin.

Le jeune homme remontait presque hors d’atteinte, mais trop lentement au goût de ses doigts de pied, quand un souvenir lui revint. Un bribe de rêve où il se voyait flottant dans les airs sans efforts aux côtés d’une femme lui parlant des pouvoirs du Vent. Au lieu de tirer sur ses bras dans l’espoir de pouvoir s’aider de ses jambes et s’élever vers une position sécurisée, Gadin se concentra sur son corps tout entier et l’imagina plus léger que l’air. Nuage dans un courant d’air ascendant, il s’éleva vers le creux de l’arbre, situé à cinq mètres de hauteur. Bien suffisant pour se sentir en sécurité. Plus bas, toute une horde d’animaux sauvages pouvait bien se démener, pour les prochaines minutes, il ferait comme s’il n’entendait rien.

Ce fut la luminosité ambiante qui l’arracha à son sanctuaire. L’obscurité tombant doucement sur la forêt ne pouvait mentir, dans trente minutes il ferait nuit. Dès le premier mouvement, qui lui arracha une grimace de douleur, un des marguets restés perché dans les branches basses de son arbre leva un regard intéressé sur Gadin. Tant pis pour la discrétion, il se leva et effectua quelques mouvements pour assouplir ses articulations endormis. Il ne manquerait plus qu’il se claque un muscle ! Déjà qu’il avait évité les crampes jusqu’à maintenant, il n’allait pas abuser de sa chance.

Sans compter qu’il avait bénéficié d’un coup de main qui lui avait épargné de finir dévoré. De cela, il se sentait très heureux, mais quant à s’imaginer voler, il ne fallait pas trop en demander.

Une branche remua sur sa droite, mettant son imagination en émoi. Oiseau de proie ? Marguet aventurier ? N’attendant pas de savoir, Gadin s’accroupit près du tronc, là où la branche est la plus solide et la plus large,et sortit ce qui avait été son écharpe et n’était plus que lambeaux pour se l’accrocher autour des mains. S’il devait affronter l’une de ces bêtes sans arme, autant qu’il se protège un minimum. Ce qui n’ajoutait rien à ses chances de sortir victorieux de la rencontre mais qu’il se garda bien de penser. Les circonstances ne lui en laissèrent pas l’occasion. La chose en approche se déplaçaient bien plus vite que prévu. Agile, Gadin se mettait tout juste en position de combat, qu’elle fondait déjà sur lui. Sortie de l’obscurité du sous bois, elle se révéla encore plus sombre et indistincte. Quand la chose fut suffisamment proche pour qu’il puisse la voir malgré sa myopie, il cru à une substance liquide recouvrant de noir tout ce qui se trouvait sur son passage. A ce rythme, il ne tarderait pas à être englouti lui aussi. Puis il se rendit compte de son erreur. Ce n’était pas un liquide, c’était des milliers de petites unités avançant les unes à côtés des autres. Comme des fourmis. La marée avait déjà atteint le pied de Gadin. Impossible de reculer avec le vide dans son dos, il devait trouver une autre solution. Il en allait de sa vie tout de même !

La solution vint d’un fruit qui s’écrasa de l’arbre où il se trouvait et atterrit au milieu des fourmis. Pourris, il se rependit sur le bois et exhala toutes ses senteurs. Autour du fruit, les fourmis s’écartèrent en un cercle parfait qui allait grandissant. Une bouée à la mer. Gadin sauta dans le cercle et vu avec un soulagement inquantifiable les dernières fourmis sur ses chaussures décamper en vitesse.

Le fruit l’avait sauvé ! Ou plutôt la flèche qui l’avait décroché. Sans oublier celui qui l’avait décoché. Firmin.

  • Je crois bien que je n’ai jamais été aussi heureux de voir quelqu’un de toute ma vie.

Ce qui valait tous les merci du monde. Loin de se glorifier, Firmin vint une seconde fois au secours de Gadin et le retint de tomber d’épuisement.

  • Tient, barbouille toi de cagoule. Ça nous mettra hors des radars pour un moment. Tu vas tenir ? Il nous reste encore dix minutes de route.

Du moment qu’il voyait la fin de ce cauchemar, Gadin pouvait bien l’affronter encore dix minutes. D’un air décidé, il se redressa et fit signe à Firmin.

  • Je suis prêt.

Ce furent les minutes les plus longues de sa vie. Gadin ne sentait plus le bout de ses doigts ni ses jambes. Tout le reste, encore sensible, n’était que douleur et tiraillement quand il ne brûlait pas. Parvenu à la fin de la forêt, là où le professeur et sa famille avait su la maintenir à distance, le berger s’effondra les deux genoux dans la terre retournée et carbonisée.

  • On n’est pas encore à l’abri. Les animaux pourraient s’aventurer jusque là. Encore un peu, juste un peu !

Ce qu’il fit, juste avant de s’évanouir.

« Le problème chez les humains, c’est qu’ils sont conscients d’avoir un esprit. Ils ne peuvent pas s’empêcher de le contempler ! Et le plus compliqué, c’est quand ils sont conscients qu’il existe un esprit plus haut que le leur. Quand ils voient un dieu au dessus d’eux, je vous raconte pas la cata ! Des guerres, des discussions sans fins, des arguments qui ne tiennent pas la route. C’est le bordel. Toute cette énergie gaspillée… Quand ils voient l’esprit de tous les hommes rassemblées, c’est une autre histoire, marrantes par moment, un peu moins à d’autres. De civilisation, de développement et de technologies toujours plus abouties et destructrices. Par contre, quand les esprits que l’on perçoit sont tout autour de nous, des étoiles brillantes dans notre quotidien et la Nature, alors on a l’esprit ouvert à une multitude étourdissante. C’est ça qui fait la force des Marcheurs de vent. Leurs pouvoirs ? Déclencher des tornades ? Voler ? C’est du bonus ! Mal utilisés, ce genre de pouvoirs seraient une catastrophe, croit moi. Non, ce qui fait notre force, et qui manque cruellement aux humains, c’est cette conscience d’être un tout parmi un tout. Un esprit connecté.Les humains ? Tu leur parles Esprit, direct ils flippent. C’est lassant… Pas moyen d’avoir une conversation qui se tienne un peu ! Entités supérieures, mon cul ! Connecté ! Voila ce qu’il faut ! »

Gadin dormait d’un sommeil profond depuis six heures quand il commença à s’agiter. Il ne lui fallut pas longtemps pour se réveiller brutalement avec l’impression résiduelle d’être déchiré en mille morceau. Une sensation très désagréable. Content d’y échapper, le jeune berger se réfugia dans l’éveil et regarda autour de lui. Une simple couverture le recouvrait, complétée d’un édredon. Une bougie brûlait sur la table de chevet. Il se trouvait dans un foyer accueillant mais pas le sien.

Suffisamment rassuré pour céder à l’épuisement, Gadin se rendormis.

L’aiguille avait fait le tour du cadran quand Gadin ouvrit les yeux pour la seconde fois. Quelqu’un se trouvait dans la pièce qui posait un plateau et lui adressa des sons.

  • Kowa ? Fit-il en retour.
  • J’ai ma réponse ? Tiens, un verre d’eau. Tu veux te redresser ?

Quand elle s’approcha, Gadin reconnut Mariette. Elle porta un verre jusqu’à ses lèvres et l’aida à boire.

  • On t’a donné un truc qui fait dormir pour que tu te répares. A partir de maintenant, ça va aller mieux.
  • Dehors ?
  • On tient la forêt à distance.
  • Et… – Gadin était à bout de souffle – les autres.
  • Ils vont bien. Zafran n’est pas rentré mais Brondir pense qu’il est parti prévenir le Consul de Garnic.

Mais il ne sait pas, compléta Gadin. Et à bien y penser, personne ne savait combien de temps tiendrait le siège. Ce qu’il se garda bien de dire à voix haute.

Avec un sourire compatissant, Mariette s’assit sur le lit à côté de Gadin et précisa.

  • Aujourd’hui, c’est moi ton infirmière. J’y connais rien mais il paraît qu’on peut pas t’amocher plus que tu ne l’es. Ça réduit les chances de se tromper dans le traitement. Pour cette fois, je vais tenter la salade cuite et la purée de pomme de terre. Ouvre la bouche.

Avait-il échappé à une horde d’animaux sauvages pour finir entre les mains d’une enfant autoritaire ? Probablement que oui. Il ne s’en sortait pas si mal.

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