Chapitre 15 :

  • Qu’est-ce qui se passe? J’entends du bruit?
  • ça, faut pas qu’tu t’inquiètes. C’est rien du tout.

La guerre pouvait bien être aux portes de la tour de guet, Gadin resta au lit, comme son infirmière le lui ordonnait. Au dehors de sa chambre, ce n’était peut être pas la guerre, mais on s’activait. Bombes explosives, feu gregeois et autres dispositifs incendiaires s’alignaient dans la pièce la plus éloignée du feu. Autour de la table du salon, le professeur et le vagabond discutaient stratégie pendant que Charline écoutait attentivement.
La situation était critique, personne ne le niait. Mais on se concentrait plutôt sur les lueurs d’espoir. Jine qui se trouvait à Garnic et y présentait la situation aux soldats les plus opposés au Consul. Les bucherons de la zone de déboisement maitrisé, au nord, qui finiraient bien par se rendre compte de la situation.
Tous espéraient une intervention rapide de l,un ou de l’autre, pourvu que ce soit efficace.
– si nous pouvions trouver l,origine de cet instinct destructeur, nous n’aurions pas à espérer une aide dont on ne sait rien, déplora Charline.
– on fait avec ce qu’on a.
– Patchouka..
– Patchouka doit se reposer. Nous l’avons plus que trop sollicitée.
– Quand nous serons morts, elle ne risquera plus le surmenage.
– mesure tes propos, jeune femme! Tant que nous tenons le siège, reprendre nos forces est la meilleure stratégie et je n’accepterai pas que tu discutes ma décision.
Le front buté, Charline garda ses répliques pour elle et fixa la carte. Zafran, dans son dos, avait suivi l’échange mais ce garda bien d,intervenir. Il se rendit dans la cuisine où Maki supervisait la cuison d’une marmite de pois sombre et visqueuse. 
– le vieux tient l’siège. C’est mort pour l’incursion vers le nord.
– qu’en dit Charline?
– tu lui d’mandera pr voir.
– j’te parie qu’on sort quand même.
– quand? Pas maintenant quand même! Même moi je suis pas assez fou pr me risquer dehors en pleine nuit. J’aime vivre dangereusement, mais je suis pas suicidaire.
– ché pas mais si à l’aube le vieux lance pas l’mouvement, j’m’en chargerai.
– d,la gueule! Le charria Zafran.

– on verra bien, affirma Maki avec ce qu’il fallait de vergogne. Cad très peu.
Les deux garçons poursuivirent leur préparation en continuant de se chiquaner. Pendant ce temps, Patchouka faisait semblant de dormir, bien installée dans la chambre de Jine, au dernier étage de la tour. Quand quelqu’un approchait, elle ne pouvait que l?’entendre venir, les escaliers grinçant comme une porte de geole.
En secret, elle se levait et ouvrait la fenêtre pour laisser entrer l’air et ses informations sur la vie nocturne. S’il la voyait faire, son frère Maki aurait bien vite refermé l’ouverture, craignant pour sa vie et celle des habitants de la tour. Une nuée de chauve souris étaient si vite installée dans vos cheveux, lacérant tout ce qui avait le malheur de se trouver à portée de griffes.
Pour l,heure, le grand frère n,était pas là et Patchouka se permettait un acte inconsidéré sans culpabiliser. Ce qu,elle en tirait avait bien trop d,importance.
A l’est, vers le coeur de la forêt, les feuilles remuaient comme nulle part ailleurs. Au coeur de la marmitte, le potage cuisait à gros bouillon. Au contraire, partout ailleurs c,était le calme plat. Patchoula poussa son exploration plus loin. Autour de la tour de guet, la terre infertile charriait son lot de fumée et de cendre. Rien d’intéressant mais au dela, la vie pulsait d,une chaleur surréaliste jusqu’aux frontières de la forêt. Une énergie emmagasinée ne demandait qu’à être libérée du réseau des abres et de leurs racines. Au lieu de cela elle s’étirait, croissait sur la terre et broyait la roche. Une puissance capable de creuser la colline et de parcourir des mètres à la seule force de sa volonté et sans l,ombre d,un muscle pour l’animer.
Dans l,autre sens, là d’où se déversait l’énergie par vague, elle remonta le courant, de racines en racines jusqu’à rejoindre le lieu de toute l’activité. Ce qu’elle vit lui rouvrit les yeux dans une expression de pure stupeur. Quant à être effrayée? Elle n’y pensa pas. Elle ferma la porte et attrapa une couverture.
Les autres devaient savoir.

Quelque part vers le coeur de la forêt, quelque chose sentit son esprit intrusif et remonta le vent jusqu’à elle. Cette chose n,était pas bienveillante, pas plus qu,elle n’était une chose. Ça avait une forme, mais rien de connu. Ça aurait pu être végétal ou animal. Minéral aussi. Dans son monde, il n’existait aucune de distinction de ce genre. Il n,existait rien que le vide, la lumière et ces petites flammes de conscience, ces esprits qui habitaient sur cet étrange amas de roche partiellement recouvert d’eau et qui l’attiraient comme s’il était un vulgaire papillon.

En faire un rêve de Gadin ? Où il voit le dragon, ou du moins son esprit, s’échapper du cœur de la forêt et approcher de la tour de guet. Il doit savoir, pour plus tard, que le dragon creuse.

Petites flammes si fragiles, elles vacillaient d’un rien.

  • Brondiiiiiir! Hurla Patchouk en descendant les escaliers en spirale de la tour de guet.
    Arrivée en bas, elle ne savait plus trop distinguer sa droite de sa gauche. Un exercice périlleux que de descendre tous ces étages d,une traite, en particulier quand on se trouvait être en convalescence.
    – Brondir, elle souffla en voyant la porte s’ouvrir et déverser un flot de lumière jusqu’à ses pieds. J’ai vu!
    Ce n’était pas Brondir. Maki fronça les sourcils en lui tendant la main.
    – et qu’as-tu vu exactement du fond de ton lit?
    – a l’est! Ça grouille, ça fourmille, c’est une marmite prête à exploser et qui chauffe et chauffe encore.
    – une marmite?
    – pousse toi! Faut que je vois Brondir.
    – fais donc, mais ne t’attends pas à ce qu’il bouge le petit doigt. Le vieux apprécie son confort.
    Sans l’écouter, et le poussant pour qu’il se hâte un peu, Patchouka se faufila vers le salon. Dans un coin de la pièce éclairée uniquement par la cheminée, le vagabond et le professeur discutaient en savourant quelques bouffées de leur pipe.
  • Brondir, j’ai pu avoir une vision.
  • Ne devrais-tu pas plutôt être entrain de te reposer ?
  • Je me reposerai plus tard. Tu dois savoir ce que j’ai vu ! C’était à l’est, j’ai suivi les racines de lumière et c’est énorme.
  • Si tu pouvais m’expliquer et tout reprendre du début, ça aiderait ma puce.
  • J’suis pas ta puce et puis c’est pas si compliqué ! Dehors, partout dans la forêt, y a un truc qui se déverse et qui aide les arbres à grandir. Au centre de la forêt, c’est pire. Puissant et prêt à exploser.
  • Une explosion ?
  • M’en demande pas plus steuplé. C’est tout ce que je sais.
  • Est-ce que ça veut dire que ça pourrait être dangereux ?
  • Plus dangereux que la forêt et les animaux sur qui ont doit tirer toutes les heures pour leur rappeler que nous manger c’est une mauvaise idée ? Oui. Le vieux, faut pas qu’on reste là.

Elle ressemblait à son frère quand elle s’exprimait comme ça, ce qui ne plaisait pas particulièrement à Brondir. Mis aux pieds du mur, il se tourna vers Zafran, Firmin et Charline qui faisaient mine de discuter devant une tasse de thé.

  • J’imagine que vous avez tous entendus.

Ils avaient entendu.

  • Maki, rapproche toi. Patchouka, pourrais-tu nous répéter en détail ce que tu as vu.
  • Je sais pas, commença-t-elle en regardant ses pieds d’un air détaché. C’était assez flou. Faut pas qu’on reste, m’sieur, c’est tout ce qu’il faut retenir.
  • Je veux toute l’histoire, tu peux nous la raconter s’il te plait ?

Après de longue secondes de réflexion, les mots refusaient toujours de se présenter à ses lèvres.

A l’entrée de Gadin dans la pièce, un silence pesant occupait les lieux. L’état major au grand complet entourait Patchouka qui coula un regard de suppliciée vers le nouveau venu.

  • Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il, j’ai une tête de revenant, c’est ça ? Pour de vrai, je vais mieux qu’il n’y paraît.

Personne ne répondait, ça en devenait gênant quand Patchouka rompit le silence pour appeler Gadin à rentrer dans le cercle.

  • J’étais sur le point de leur raconter ce que j’ai vu grâce au vent.
  • Dans la forêt ?
  • Oui, du haut de la tour de guet, je me suis concentrée sur les alentours. Rien, pas un souffle d’air, pas le moindre frisson pour agiter une feuille. Comme prévu, j’ai récolté des odeurs de terre, de chlorophylle et de quelques animaux. En fermant les yeux et en pénétrant en profondeur dans les arbres, c’est là que j’ai découvert quelque chose d’étrange. En tant normal, je peux sentir la sève parcourir paisiblement chaque parcelle d’un végétal qui s’étire vers la lumière et exhale l’humidité dans l’atmosphère. Mais là, c ‘tait pas tranquille comme d’habitude. ça courait à toute vitesse. Et ça rayonnait. Je ne sais pas comment, avec les yeux je ne vois rien, mais je l’ai senti. Ça vibre.
  • Un lien avec le fait que cette forêt grandit de plus en plus chaque nuit ?
  • Oui, monsieur le professeur. Je le crois.
  • Ça vient vers la maison, s’inquiéta Gadin.
  • Peu de chance, le coupa Maki. On a brûlé la terre tout autour de la maison.
  • Reprend Patchouka. Qu’est-ce qui te fait dire qu’on devrait quitter les lieux ?
  • Je suis remontée à la source du rayonnement. Et j’l’ai trouvé à l’est, au cœur de la forêt. Y avait toujours des arbres là bas, mais pas que. En dessous, quelque chose se cache, qui est enfoui et qui grandit. Je saurais pas dire ce que c’est exactement, c’est pas comme si je l’avais vu et que je pouvais vous dire à quoi il ressemble.
  • Qu’est-ce que tu as senti ?
  • Ce que j’ai ressentit…

patchouka ne quittait pas Gadin des yeux, perdue dans ses pensées.

  • C’est pas très gros. Comme George.

Ce qui avait de quoi en inquiéter plus d’un, George était une vache.

  • Mais en dedans, y a quelque chose de beaucoup plus grand qu’est serré et qui veut sortir. Pour l’instant, il est… Faible ?
  • Il doit se nourrir, compléta gadin. Je… je crois.

A Patchouka :

  • Je crois qu’il creuse.
  • La terre ?
  • La terre, la roche. Vers le bas.
  • Qu’est-ce qu’il chercherait en bas ?
  • Je ne sais pas, qu’est-ce qu’on trouve quand on creuse profondément ?
  • Du métal et du pétrole. Ça dépend de quoi on parle.
  • Si ça fait la taille d’une vache, y a pas à hésiter, on y va et on la calme, suggéra Zafran.
  • Elle ne nous attendra jamais de nuit, c’est notre chance.
  • Je vous l’ai déjà dit, il est hors de question de laisser la tour sans surveillance de nuit. J’ai trop à perdre.
  • Plus on attend, plus cette chose grandit, vous l’avez entendu. Il faut agir maintenant !
  • Cette chose ne va pas devenir tout à coup invincible. Nous, par contre, nous sommes plus efficace de jour.
  • Qu’est-ce qu’il se passe ici ?

Au milieu d’un cercle de débat de plus en plus serré et animé, Carima venait de faire son entrée, échevelée et tout juste réveillée.

  • Je vous rappelle qu’il y en a qui dorment pour pouvoir surveiller vos fesses au prochain quart. Quand à ce monstre, il creuse ? Il est connecté à la forêt ? Et alors ? Ce n’est pas une raison pour paniquer tant qu’on n’en sait pas plus. Demain, frais et dispo, certains de vous iront voir ce qu’il en est, en attendant, gardez donc votre énergie pour quand la situation sera vraiment inquiétante.

Que son propos soit discutable ou non, personne ne le fit savoir. Quand elle remonta dans sa chambre, Carima avait à peine fermé la porte que les volontaires se faisaient déjà connaître.

La nuit était bien avancée et le calme de retour quand Patchouka retrouva le sommeil. Gadin avait passé un temps avec elle a la rassuré sur ce qu’elle avait vu, mais rien n’y faisait. Ce n’était qu’avec le sommeil qu’elle avait arrêté de trembler. Un premier cauchemar, elle avait pensé frapper à la porte de son frère en quête de sa présence rassurante. Mais elle se retint. Il n’aurait jamais compris et se serait sûrement moquée d’elle. Au second cauchemar, elle se réveilla en sursaut.

Les yeux grands ouverts dans le noir et immobile, elle n’avait pas peur.

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