Chapitre 17 :

A la tour de guet, c’était le calme plat. Pour une zone de guerre, les alentours manquaient cruellement d’activité, se fit remarquer Gadin. Zafran y voyait un affront quant à lui, une raison de dégainer son arme et de prendre un attitude martiale. Il ouvrit la porte d’un coup sec et se précipita à l’intérieur en faisant signe à Gadin de passer par l’autre côté. Hors de question de le quitter d’une semelle, il entra à sa suite.

  • A gauche ! Lui souffla le chasseur. Va voir dans la cuisine.

Voir quoi ? Gadin n’était pas sûr. Un animal ? Il ne se serait pas glisser dans la maison en plein jour. De plus, deux personnes au moins surveillaient les alentours proches. Rien en pouvait approcher sans être repéré.

Qu’un humain profite des circonstances pour attaquer la tour semblait encore moins probable.

Au bruit qui s’échappait de la cuisine, Gadin fit signe à Zafran de venir. Quelqu’un parlait dans la cuisine.

  • Où sont-ils ? Je les sens, je les sens, ils sont là, vous me les caché, où sont-ils ?

Patchouka parlait d’une voix qui ne lui ressemblait pas. Gutturale et profonde comme seul un homme trois fois large comme elle pouvait en produire. Gadin ne savait pas ocmment ni pourquoi elle faisait ça.

  • On ne sait pas de quoi vous parlez, répondit Brondir.
  • Toi, je ne veux plus t’entendre. Ces mots, que tu prononces, ils me donnent envie de te faire très mal.
  • Pourtant, il a raison, renchérit Carima. Personne ici ne sait de quoi vous parlez. Le mieux est que vous partiez chercher vos réponses ailleurs. Que vous partiez comme vous êtes venu. Sans la fille.

Parlait-elle de Patchouka ? C’était à la fois probable et inconcevable. Un mélange perturbant. La jeune fille marchait de long en large, agitée et incohérente. Était-ce la fièvre qui la faisait délirer ? Gadin espérait que oui mais voyait mal comment ça expliquait son comportement. Avec Zafran, ils reculèrent hors de portée et échangèrent un regard consterné.

Zafran s’apprêtait à parler quand une voix les coupa, cristalline et vibrante.

  • Pourquoi ne pas nous rejoindre, plutôt ? Leur lança Pathouka. Il y a de la place sans oublier qu’on entendrait bien mieux ce que vous avez à dire que si vous restiez tous seuls dans votre coin.
  • C’est pour notre sécurité. Si tout le monde est au même endroit, qui surveille les alentours ? Rétorqua Zafran.

Peu importait ce qu’il essayait de faire, le jeune homme cessa tout à coup de résister et avança d’un pas contraint vers la cuisine. Gadin le connaissait suffisamment pour imaginer une intervention de la chose derrière Patchouka. Terrifié, le berger ouvrit ses sens vers la jeune femme et effleura son esprit pour découvrir une grosse cage sombre. De ses barreaux, elle isolait Patchouka dans son propre corps . De ce que c’était et de ce que ça voulait, nulle trace.

  • Toi aussi, petit grain de riz. Tu viens ici.

Une force s’empara de lui qui le poussait vers la cuisine. Elle contrôlait le haut de son corps, lui faisant suivre une trajectoire bien précise pendant que ses jambes se balançaient pour rester au même niveau. Pour sûr, ce qui animait son corps avait une approche originale de son fonctionnement. Une approche mécanique, presque.

  • Qu’est-ce qui se passe ? Rugit Zafran. Je ne contrôle plus mon corps ! Qu’est-ce qu’il se passe !
  • Comme nous tous, répondit calmement Patchouka. Ce n’est pas une raison pour en faire un drame.

Zafran pouvait bien s’énerver, Gadin avait d’autres priorités.

  • Qu’est-ce que vous avez fait de Patchouka ? Libérez-là, vous n’avez pas le droit !
  • Le droit ?
  • C’est son corps, c’est son esprit !

Malgré les explications, la créature continuait de ne pas comprendre.

  • Ce corps est bien.

Et c’était tout ce qui importait à ses yeux. Ça et une question récurrente.

  • Où sont-ils ? Où sont mes frères ? Tu sens plus fort que les autres, dit-moi ! Où sont-ils ! Pourquoi je ne peux les voir !

La créature s’adressait à Gadin et, à ses côtés, l’accablement gagna l’assemblée des humains, impuissante et résignée.

  • Je ne comprends pas plus que les autres de quoi vous parlez.

Patchouka avançait vers lui.

  • Je ne sais pas qui vous êtes, je ne sais pas qui sont vos frères. Je n’ai jamais vu quoi que ce soit comme vous.

Le visage désincarnée au point de paraître folle à lier, elle attrapa le visage de Gadin entre ses deux mains et l’explora, s’attardant longuement sur les yeux et ce qui se cachait derrière.

  • je… J’aimerais bien vous aider, vraiment… Gémit-il. S’il vous plaît…

D’une poussée, elle l’envoya balader contre un mur et hurla de frustration. Plus qu’un humain ou qu’une bête, son cri avait quelque chose de métallique qui grinçait désagréablement aux oreilles. Gadin se remettait difficilement du choc, effondré au sol et déblayant les divers ustensiles de cuisine qui profitaient de l’occasion pour l’ensevelir.

  • Il ne sont plus là, ceux que vous connaissiez. Vous êtes partis trop longtemps, intervint Firmin en une ultime tentative de calmer la bête. Les années ont passé, les siècles, peut-être même les millénaires.
  • Le temps n’est rien pour moi ! Rien ! Résonnèrent ces mots. Je suis le temps, je suis l’espace.
  • Mais le temps est tout, ici ! Le temps passe et la terre change, les humains meurent remplacés par leurs enfants. Et aujourd’hui c’est notre tour. Vos frères ne sont plus là. Leur temps a passé.

Bien que sa remarque soit pertinente, la créature ne l’accepta pas et fondit sur lui en guise de désaccord. Elle le saisit et le précipita à terre. D’un hurlement, il fut dispersé, son corps perdant toute substance pour devenir une brume de particules dissociées.

Carima hurla. Son fils venait de disparaître sous ses yeux. Toujours sous contrôle, elle hurlait sans bouger de sa place, sa plus jeune fille à ses côtés, livide et des larmes inconscientes lui roulant sur les joues.

  • ça a disparu. Ça a disparut ! Fit Patchouka en fouillant dans ce qu’il restait de Firmin.

Gadin, lui, voyait bien que Firmin n’était plus tout à fait là. Il était décomposé mais rien n’empêchait qu’il retrouve sa constitution normale. Ou qu’on essaye de la lui redonner.

  • Arrêtez… Vous allez le détruire ! Vous ne pouvez pas faire, ça, sanglota-t-il en tremblant de façon compulsive.

S’adresser à cette créature lui demandait déjà beaucoup d’énergie. Rester concentré sur ce qu’il restait de Firmin tenait du miracle et d’une bonne dose d’instinct de survie. Il ne pouvait pas, ne devait pas lâcher le jeune homme où il s’en irait littéralement comme poudre au vent. Gadin tendit une main suppliante :

  • reformez-le, reformez-le !

La créature le regardait faire avec intérêt, un pas puis un autre dans sa direction. Lentement, le berger surmontait son contrôle. Il ne voyait pas d’où il venait et ne pouvait donc pas le contrer. Non, il se contentait de l’ignorer, de le laisser glisser sur sa personne devenue aussi glissante et inatteignable qu’un courant d’air. Gadin flottait presque sur le sol, animé d’une liberté nouvelle.

  • Vous pouvez creuser la terre, fendre la roche et déchaîner tout ce qui vit, mais face aux humains, il n’y a rien que vous puissiez faire. Nous détruire… Ne vous donnera pas ce que vous cherchez.
  • Tu n’es rien, tu n’es qu’une étincelle, comment pourrais-tu savoir ?
  • Je sais que je ne suis rien et que vous êtes affaiblis.
  • Affaiblis ?

La créature éclate d’un rire guttural.

Au moment où elle finit de rire et darde son regard sur moi, un regard qui n’a plus rien à voir avec celui de Patchouka mais qui est noir comme le vide, je comprends mon erreur. La provoquer était bien la pire chose à faire et c’est ce qu’elle est prête à me montrer.

D’un bon, elle se détache de Patchouka et me transperce de part en part. Le choc m’a ébranlé jusque dans mes fondements et retrouver mes sens prend de temps, beaucoup trop de temps. Que je vois à nouveau, c’est le vertige, le haut et le bas qui ont perdu toute signification et moi qui veut me repérer absolument.

Je flotte dans l’espace, maintenu à la surface d’une sphère de roche par la seule force de sa masse. À côté de moi, la créature qui maintient par la seule force de sa volonté l’espace et le temps à une place fixe. Elle avance parfois d’une seconde trop vite mais retrouve une synchronisation parfaite dans la seconde qui suit. C’en est étourdissant.
Une danse dont je ne comprend pas les pas mais qui me laisse fascinée.
– qu’est-ce que vous êtes? Je demande le premier.
– je suis fil de Vent.
– Vous êtes plus que ça.
– Parce que tu ignores ce qu’est le Vent.
– croyez moi, je connais le vent, je vis en bord de mer.
– non, le Vent, répète la créature.
Je ne vois ni n’entends la moindre différence. Alors elle me montre. Avec la brutalité d’un enfant traînant sa peluche avec lui, il me fait traverser le temps et l’espace, m’emmène plus loin qu’aucun être humain n’a jamais porté son imagination, là où les étoiles deviennent plus que des petits points ; une réalité.

Plus rien sous mes pieds, plus rien dans mes poumons. Le gouffre du néant qui m’entoure m’envahit et manque me perdre. Je suis tiraillé, sur le point  de perdre toute unité pour finir déchiré en des millions d’atomes dispersés dans le vent. Heureusement, le fils du vent est à mes côtés et me rassemble chaque fois que je vacille. Il a quelque chose à me montrer et me guide dans sa direction.

Ce n’est plus la créature menaçante qui se trouvait dans la cuisine de la tour de guet. C’est une masse informe d’énergie, une volonté qui crépite et habite l’univers.

A sa suite, j’évite un astéroïde et m’engouffre vers un trou noir autant qu’il m’attire irrémédiablement. D’un coup d’épaule spectral, la créature me remet sur le droit chemin, vers une nébuleuse d’une forme indéterminée. Nous pourrions aussi bien être situés à son sommet que suspendus en dessous. Je n’ai plus de haut ni de bas. Je suis un spectre moi aussi.

– Où sommes-nous?

– Chez moi.

– Quoi, ici?

– Partout.

– Pourquoi l’avoir quitté ?

– Chuut. Attend.

Nous attendons une éternité, une seconde, une heure. Le temps n’a pas plus de sens que le haut et le bas dans cet endroit. A ce rythme, les galaxies et autres astres autour de moi s’espacent de façon visible les unes des autres.

– Tu vois?

– Je vois.

– Non, tu ne vois pas.

Dans le vide entre les astres, là où le rien devient quelque chose, j’aperçois un mouvement, comme une aiguille rassemblant l’espace et le temps pour former un tout.

– Ce sont mes frères, ils tissent, tâche éternelle pour des êtres qui le sont tout autant. Depuis que l’univers est, nous sommes avec lui. Partout, cachés, accomplissant notre inlassable besogne.

– Et vous? Qu’accomplissez vous.

– Rien. Je suis libre et j’explore ce qui est. Tout ce qui apparaît sur mon chemin je l’ajoute à ma collection.

A ce moment-là, je me demande si moi aussi il souhaite m’ajouter à sa collection. Son intérêt pour ma planète et pour Patchouka, dans l’immensité de son terrain de jeu, m’inquiète autant qu’il m’intrigue. Que veut-il aux humains?

– Moi et mes frères sommes dispersés à travers l’univers. Je cherche l’un d’eux. Il est venu chez toi, je le sens partout! Pourquoi ne puis-je le voir?

Décidément, je n’étais pas le seul à avoir des problèmes de discernement. Quand à perdre ma sœur, c’était impensable. Elle avait le chic pour toujours se rappeler à moi, de préférence dans les circonstances les moins appropriées. Tout autant, il lui arrivait de disparaître des heures, pour le plaisir de contrarier les plans de son frère.

– Si vous ne retrouvez pas vos frères, c’est qu’ils sont cachés. Ou différents. Vous avez bien pris l’apparence de Patchouka.

Tout devenait possible avec cette créature.

– Tout est possible.

– Hein?

– je suis le Vent. Je souffle en toute chose.

Dans les histoires, on évoque les sphinx, créature amatrice d’enigmes. Elles ont trouvé leur maître.

– Si je veux, je suis toi, m’explique gracieusement mon guide. Puis je suis le feu, une nébuleuse, un vent solaire.

Être moi. L’idée de cette chose m’écrasant la conscience pour prendre sa place me remplit d’effroi. J’espère qu’elle ne trouvera jamais son intérêt dans ce genre de divertissement barbare.

– Espérer ne suffit pas. Tu vas m’aider ou je te tues pour répondre à mes questions. Je te dissèque, t’éparpille, te fais brûler.

– J’ai compris.

– je peux te faire souffrir.

– Je sais.

Nul besoin d’échanger un regard avec lui, il est tout autour de moi, m’oppresse de son emprise, m’étouffe l’esprit.

– Souviens-toi. Souviens-toi. Souviens-toi, me répète-t-il sans fin.

Et il répète et répète et répète, se resserre jusqu’à ne pas me laisser plus que la taille d’une bille pour contenir ma personne.

– Vous allez me tuer!

Alors même que je lui ai promis ce qu’il réclame. Que je fais le sermon coeurs et âmes, savoirs et souvenirs, d’oeuvrer jusqu’à ma mort à la réunion de cet être avec son frère. Jamais enquêteur ne s’est engagé dans une affaire dont il a si peu de chance de voir le dénouement. Je ne sais rien de ces frères dont il parle, mais je meurs et tient plus que tout à la vie.

La créature continue. Je ne fais plus que la taille d’une tête d’épingle. Je pèse des milliers de fois mon poids et commence à en ressentir des effets étranges. Avec la fulgurance d’une étoile filante j’échappe à son étreinte et la contourne.

– je vais le faire!

– Alors ne le dit pas, fais le!

Les étoiles et autres poussières stellaires se floutent. En un rien de temps et d’espace je suis de retour chez moi. Sur terre. A voir la disposition et l’expression des personnes présentes, je dirais que moins d’un clignement d’oeil a passé depuis mon départ.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s