Chapitre 19 :

Brondir ne vit pas d’un bon œil les recherches du jeune homme mais il ne trouva rien à redire à son attitude. Gadin réalisait ses recherches seul, dans son coin et n’embêtait personne. Le vieil homme se contenta de lui faire remarquer qu’on ne se balançait pas sur sa chaise et poursuivit son chemin.

Gadin croulait sous les livres mais les pistes se contentaient sur… Les doigts d’un manchot. C’était à croire que les Marcheurs de vent n’existaient pas. N’ayant rien de mieux à faire pour occuper son temps, trop mal en point pour sortir en mission et de trop mauvaise volonté pour aider aux tâches domestiques, il insista et finit par tomber sur la réserve cachée du professeur. Une bibliothèque derrière la bibliothèque. Un bouton sur le dessous du meuble le faisait pivoter et révélait le double de livres.

  • Génial, plus de mots.

Et jusqu’au plafond. Gadin n’en voyait plus le bout. Une pause s’imposait. Il rejoint Mariette sur le peron. Assise sur les quelques marches qui menaient à l’entrée, la petite fille n’avait pas bougé de là depuis des heures. Elle tenait entre ses bras un pot dont le couvercle était scellé. En bois, il était recouvert de peintures florales délicates et colorées.

  • C’est… ? Gadin désigna le pot.

Mariette hocha la tête. Oui. Il n’était pas courant de mettre les restes de ses proches dans un pot, mais il avait fallu s’adapter.

  • Je suis désolé pour ton frère, dit-il. Il était très gentil, c’était quelqu’un de bien. On n’avait pas le droit de s’en prendre à lui, ‘être aussi cruel. J’aurais aimé pouvoir…

Ces mots qu’il prononçait, ils les gardaient sur la conscience depuis l’incident et cet instant où il avait senti Firmin se disperser dans le vent. Il aurait dû faire quelque chose. Autre chose. Empêcher la créature d’agir plutôt que de distraire son attention.

Il aurait aimé pouvoir dire plus à cette petite fille qui avait perdu un frère et un ami.

  • J’aurais aimé aussi, répondit Mariette d’une petite voix.

Elle regardait droit devant elle, emmitouflée sous ses couvertures. Sur le sol, une assiette à moitié pleine de petits pains aux raisins montrait qu’on prenait soin d’elle même si on n’était pas à ses côtés.

  • Là-bas. Un mouvement ! Fit-elle le doigt pointé vers les ombres.

Des ombres, il y en avait beaucoup. Le soleil avait disparu depuis longtemps à l’horizon et la nuit menaçait de l’emporter sur le jour.

  • Un danger ?

Gadin avait une main sur la porte, prêt à affronter le pire. Encore.

  • Je ne sais pas. Professeur ? Charliiiie ?!!! cria-t-elle.

Gadin cria à sa suite, gagné par l’espoir fou de revoir les disparus. Quand des voix leur répondirent, ils coururent à leur rencontre. Tant pis pour leur deuil et pour la discrétion. Ils hurlèrent aux autres de venir et se réjouirent sans limite, trop content de compter deux survivants supplémentèrent. Charlie et le professeur était noirs de crasse et accompagnés. Un homme en uniforme vert venait à leur suite et entra dans la tour. Un forestier à la carrure impressionnante. Il portait une hachette à la taille et une arbalète accrochée en travers du dos. Maki porta un regard envieux à l’arme tandis qu’elle lui passait sous le nez.

Trop contents, et plutôt étonnés, de les voir en si bonne forme et accompagnés de renfort, les retrouvailles furent sur le thème des sucreries et du confort. On se précipita autour du nouveau venu pour lui servir boissons chaudes, couvertures moelleuses et le décharger de tout ce qui pouvait entraver son bien-être. A l’abri des regards, entre Carima et le professeur, une autre scène se jouait, dans un ton bien plus dramatique. Le silence se fit autour de la table de la cuisine, rompu uniquement par les sanglots et gémissements du couple et de ses deux enfants.

Bien vite, on manqua d’entrain et le silence se fit autour de la table de la cuisine. Après une discussion en tête à tête avec Zafran, Charlie s’invita à table et préleva une portion de patée qu’elle étala sur une tranche de pain généreuse.

La soldate entra de suite dans le sujet.

  • Salem vous a expliqué la situation ?
  • Je ne savais même pas qu’il s’appelait Salem, répondit Gadin.
  • Moi je savais.
  • Et tu sais pour la situation ?
  • Non.
  • Y a plus rien qui bouge dans la forêt. La situation est revenue à la normale. Sauf qu’il y a des arbres partout maintenant. Et j’vous raconte pas le bordel pour traverser ce labyrinthe doublé d’un nœud géant, rapporta Salem.

Toutes ces informations étaient palpitantes, ça allait sans dire. Il en manquait juste une de taille. Maki se tourna vers Carima.

  • Et si tu nous racontais ce qu’il s’est passé après que Zafran et Gadin vous ai quitté ?
  • Vous devez vous en douter, quand nous sommes arrivés au cœur de la forêt, il n’y avait rien. Pas une bête pour se dresser sur notre chemin. Elles détallaient à l’entente de nos pas, fuyaient devant notre odeur et craignaient nos armes. Quand on a vu que l’ambiance se calmait et qu’il n’y avait rien d’autre qu’un immense trou dans le sol à l’endroit que Gadin nous avait décrit, on a décidé d’en profiter. De toute façon, il était trop tard pour retrouver la tour de guet avant la nuit tombée. Nous avons donc poursuivit au nord. Suffisamment longtemps pour arriver à Candaril, la ville des bûcherons, fournisseurs officiels de toutes les cheminées de Garnic.
  • Par chez nous, ça fait des semaines que l’activité a cessé et qu’on fait rien que se défendre. Comme vous, on a creusé et brûlé la terre. Une perte affreuse mais on pouvait pas faire autrement.
  • On connaît le sentiment…
  • Vous avez prévenu le Consul ?
  • Si on l’a prévenu ?

Charlie et Salem se regardèrent en échangeant un sourire sarcastique.

  • Le Consul ne s’occupe pas de ce qu’il ne comprend pas. Il préfère l’ignorer, expliqua le bûcheron. Il va falloir trouver de l’aide ailleurs.

Ce qui était loin d’être une nouveauté mais qui laissait peu de possibilités. Qui en dehors du Consul pouvait leur apporter un soutien suffisant pour ce qui les attendait ?

  • Jine va trouver. Elle est à Garnic pour voir Mimic et essayer de le convaincre de mettre ses hommes à disposition.
  • Mimic ? Le marchand de tapis ?
  • Oui, enfin vendre des tapis est plus un passe-temps qu’une activité qui le définit. Mimic est l’homme le plus influent de la ville après Ezia Wrugain. Sa femme fait le plus gros du boulot, mais c’est lui qui a rassemblé les guildes et établit la Charte d’échange équitable qui fait la solidité et la puissance de Garnic. Tout le monde connaît et respecte Mimic pour ce qu’il a accomplit. Il a juste tendance à considérer qu’il a fait son temps et préfère qu’on lui fiche la paix.
  • Jine peut aussi chercher à contacter son frère, Arion.
  • Un autre frère ?
  • Oui, celui dont on ne parle pas sous peine de créer un profond malaise dans l’assemblée. Arion est le fils aîné du professeur. Ils se sont disputés il y a de ça plusieurs années. Je n’en sais pas beaucoup plus, mais je crois que c’est à cause du Consul justement. Arion est son assistant.

Gadin écoutait attentivement la conversation, essayant de se souvenir s’il avait vu Arion à la table du Consul. Le fils du professeur ne devait pas être vieux. Il y avait donc peu de chance qu’ils se soient croisés. Quand la conversation s’orienta vers la créature, les actes affreux qu’elle avait commis et la fuite du lendemain, Gadin se leva et quitta la table. Il avait une bibliothèque secrète à explorer. Dans le salon, le professeur prenait un peu de temps pour lui, assis dans son fauteuil favori. Il avait l’apparence d’un homme entièrement coupé du monde et plongé dans les affres de pensées douloureuses. Rien que Gadin prendrait le risque d’affronter. Il se garda bien de l’approcher et s’installa devant un tas de livres qu’il s’était préparé. « Murmures du temps », « recueil sur la matière » et « pensées matérialistes », tel était le programme qu’il s’était préparé.

  • C’est une occupation intéressante que tu t’es trouvé là. Je suis content de voir que tu mets tes leçons de lecture à contribution.
  • La lecture ne m’est pas très utile dans mon métier, mais j’ai toujours aimé lire, l’assura Gadin.
  • Tu cherches quelque chose en particulier ?

Jusqu’où pouvait se permettre d’aller Gadin ? Telle était la question. Brondir ne voulait rien entendre de ses recherches. En parler au professeur n’était sûrement pas une bonne idée.

  • Est-ce que vous savez quelque chose des Marcheurs de vent ?
  • Je sais surtout qu’on ne parle pas des Marcheurs de vent. Les Victorieux sont peut-être les gardiens du savoir, mais d’un savoir sous contrôle.
  • On ne peut pas contrôler une légende.
  • C’est vrai, et c’est bien le problème. Une légende peut être transformée. Avec les Marcheurs de vent, il est très difficile de distinguer le vrai du faux.

Voyant le visage catastrophé de Gadin, le professeur se hâta de demander.

  • Pour quoi exactement as tu besoin de ces informations ? C’est leur combat contre les maîtres du chaos qui t’intéresse ? En effet, on peut trouver une certaine ressemblance entre ces forces obscures et l’entité à laquelle nous faisons face, mais n’oublie pas que les Marcheurs de vent n’existent plus. Croire qu’un héros va descendre du ciel et tous nous sauver est bien la pire chose que tu puisses te mettre dans le crâne.
  • J’ai juste l’intuition qu’il y a quelque chose à creuser dans cette voie.
  • Dans ce cas, tient, lit celui-ci, lui conseilla le professeur en même temps qu’il lui remettait un livre entre les mains. Mais ne va pas mettre trop d’espoir dans cette intuition. Si la solution se trouvait dans mes livres, je le saurais.

Sur cette écrasante constatation, le professeur vida le contenu de sa pipe dans le feu et se leva. Il avait une évacuation à préparer. Resté le livre entre les mains, Gadin s’installa au coin du feu et l’ouvrit à la page de la table des matières. « Le visage aux milles facettes », disaient le titre. Heureusement, il n’y avait pas un chapitre par facettes mais par légende. Et des légendes sur les Marcheurs de vent, il en existait un paquet. Une bonne heure de lecture plus tard, Gadin avait la tête farcie d’un bon nombre de spéculations toutes plus échevelées les unes que les autres. Pour certains, les Marcheurs de vent étaient capable de déclencher des cyclones à la seule force de leur volonté. Pour d’autres, ils étaient avant tout des shamans, amis de la nature et vivant en harmonie avec elle. Pour ceux qui restaient, ils étaient des créatures destructrices qui accumulaient pouvoir et soumettaient leurs opposants. Toutes ces histoires avaient un point commun ; elles se déroulaient à une époque dont personne ne gardait de preuves concrètes et avaient peu de chances pour êtres vraies. Une histoire, toutefois, sortait du lot.

Une fable sans prétention qui décrivait une femme, Feuille, et sa vie paisible à la lisière d’une forêt, sa chaumière posée entre une rivière et une colline. Elle y tenait des conversations poussées avec les oiseaux, les arbres et même avec l’air qui séchait son linge. Sa vie ne restait pas longtemps paisible. D’après l’histoire, son frère, Anoch, venait demander son aide dans une affaire de la plus haute importance selon ses dires. Bien contre son gré, c’est dans une lutte de pouvoir indénouable dans laquelle Feuille se trouva embarquée. A la fin, elle s’opposait à la folie destructrice de son frère, le jetait dans un profond cachot et dédiait sa vie aux plus démunis dans l’espoir de racheter sa faute. Aujourd’hui encore, l’ordre de la feuille était connu pour ses actes de charité. Leur symbole était une arabesque de feuilles dans le vent.

Du vent, un ordre bien réel, des personnes avec qui s’entretenir. Gadin tenait quelque chose ! Tout seul dans son coin, il s’en congratula joyeusement.

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