Sur l’épaule du géant – Prologue

Le texte est de moi et l’image est de Chris-Karbach.

Ce n’est pas la première fois que j’essaye de mener ce récit à son terme. Mais cette fois, c’est la bonne ai-je décidé! J’y traiterai, si tout se passe comme prévu, de thèmes chers à mon cœur comme l’éducation et la liberté. Chacun devrait rencontrer une fois dans sa vie une personne qui lui donne envie de se dépasser, d’être quelqu’un d’exceptionnel.

J’ai écrit plein de bouts de textes dans cet univers mais si une partie est aboutie, il s’agit de celle-là. Un jour, le reste viendra 😉

Prologue

J’ai toujours cru au destin. A mon destin pour être précis. Une ligne tracée dans le sol, bien nette et sans détours. Je sais d’où elle vient, je sais où elle va, il ne me reste qu’à la suivre sans faillir. Preuve que l’on commence notre vie la tête remplie d’un soupçon de bon sens et d’une grande quantité d’inepties.

Je n’ai pas choisi cette croyance. On l’a déposée entre mes mains quand je n’étais qu’un nouveau né et je la conserve précieusement de peur d’en perdre un bout de mon âme. Puérile, elle est aussi vieille que moi et me colle à la peau.

Je m’appelle Abel. Comme mon père et son père avant lui, et ainsi de suite jusqu’à remonter à la nuit des temps. Un héritage que j’arbore avec fierté, de ma tête ornée d’une couronne d’herbes brûlées à mes yeux couleur du ciel.  » Bon sang ne saurait mentir, il est du coin, le p’tiot! », comme disent les anciens en me regardant passer. Ça et  » c’est bien le fils à son père » ; on a beau faire, on n’a rien trouvé de mieux à répéter encore et encore sur mon chemin.

Cette terre que je foule depuis que je suis né, en plus d’en porter le nom, j’en connais le moindre grain de poussière. Les neuf monts d’Abel. Depuis que je sais monter à cheval, je guide le bétail au creux de ses canyons aux allures de labyrinthe et je bénis l’eau qui ruisselle à leur abri.

Le destin est difficile à saisir mais il m’a tanné le cuir comme le soleil et le vent ont buriné ma peau. J’aime cette terre. À peu près autant qu’on aime un frère ou une mère. Je l’aime et je vis dans l’attente de ce jour où, la contemplant de son extrémité nord, aux bords du lac Inférieur, jusqu’aux frontières avec Tahomé Sao à son extrémité sud, je pourrais dire « ceci est à moi ». Il me suffit de fermer les yeux et j’imagine sans peine un bivouac installé pour la nuit, un groupe d’hommes qui rit et chante, des coyotes qui hurlent à la lune, l’odeur de l’herbe et le fleuve qui s’écoule non loin. Des souvenirs de ce genre, j’en suis imprégné, ma vie rodée comme du papier à musique autour du soin des bêtes et de la recherche du prochain pâturage.

Mon avenir était celui d’un prince en son royaume; gravé dans le marbre, on me le récitait chaque matin au pied du lit. Mon chemin tout tracé, sans détours ni fausses notes, il n’existait rien qui puisse me mettre en échec, rien. Cette terre, cet avenir, le monde était à moi. Mon rêve allait devenir réalité.

Rien, jamais, pour prévenir que le sol est entrain de s’effondrer.

L’année de mes onze ans, l’Appel a retenti. Issu de la Mission des Victorieux et transmis d’est en ouest par les câbles du télégraphe et les lumières des sémaphores, il délivrait un unique message:  » l’Ignorance nous menace ! »

Le continent tout entier se trouvait en état d’alerte quand une délégation de Victorieux le traversa pour se rendre à la capitale et s’exprimer devant l’assemblée représentative des peuples d’Estia.

Quand une troupe d’illuminés en armure de légende agitent sous votre nez un étendard couleur de peurs ancestrales, vous l’écoutez.

Mon père suivit le convoi jusqu’à la capitale et je lui emboîtais le pas pétris d’excitation et d’honneur. C’était la première fois que je me rendais à Racine et j’en savourais chaque instant de mes cinq sens. Qu’ils étaient loin mes pâturages brûlés et mes canyons acérés! Des mots que j’utilisais couramment – tels que « rue », « bâtiment » ou « ciel » – prirent une toute nouvelle ampleur à mes yeux ébahis. Aux remarques impatientes de mon père, je troquais mon costume de provincial contre un masque de bienséance mais malgré tout on continuait de m’interroger. Était-ce mon premier séjour à la ville ? À la ville…

Même cette phrase prenait une nouvelle tournure. Comme si les habitants de cet étrange endroit l’avait inventé.

Durant l’allocution des Victorieux, je restais aux côtés de mon père et m’abreuvais à chaque parole prononcées dans l’espoir d’en goûter la saveur, en vain. Des hommes que je ne connaissais pas leur répondirent, installés tels des juges sans pitié dans leur hémicycle grandiose. Le temps et les discussions allant, ils s’enfonçaient dans leurs positions et le ton montait jusqu’à ce que le premier Consul écrase son marteau et concède ce qui allait causer ma perte : les seigneurs présents donneraient un de leurs héritiers pour combattre l’Ignorance et sauver le monde.

Quand il s’agit de précipiter dans la gueule du loup un troupeau de jeunes à l’esprit malléable les objections se font rares.

Mon frère n’avait que 4 ans ; trop jeune pour quitter sa famille, je fus donc désigné pour devenir aspirant Victorieux. À l’époque, je ne m’en rendais pas compte. Mais aujourd’hui je le sais. Un piège inextricable se refermait sur moi.

Mon destin, que j’avais mis tant d’années à accepter, ce masque qui me collait à la peau, en un instant il s’échappa, me laissant nu et vide, poussière d’Abel perdu dans le vent.

Le reste de ma vie, je l’ai passé entre les quatre murs de la Mission, les yeux rivés à de toutes petites lettres et le cerveau encombré comme une vieille grange poussiéreuse. Les Victorieux m’enseignent l’obéissance, la connaissance et la persévérance. Je suis maintenant un exemple à suivre ; on me dit bon élève et j’acquiesce en silence. Il paraît que je sauve le monde mais j’ignore comment. Je crois que je m’en fiche, je ne veux pas devenir comme eux, le nez dans les livres et isolé du reste du monde.

Depuis quatre ans, j’attends.

La nuit, je rêve du soleil sur ma peau, d’un galop complice avec mon cheval et du paysage qui défile à une vitesse vertigineuse. Je me réveille engourdi de tristesse et le cœur douloureux de ne plus savoir vivre.

J’attends.

 

To be continued…

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4 réflexions sur “Sur l’épaule du géant – Prologue

  1. Est-ce que c’est une suite à ton Chapitre 1 : fils du vent (Nano 2014) ou est-ce que c’en est la réécriture ? 🙂 Que je sache par où (re)commencer et par où finir. En tout cas, tu as une écriture très agréable, aérienne. Au plaisir de te lire !

    J'aime

    1. Hello ! C’est gentil de passer dans le coin :°
      Alors, le nano est un texte à part et non réécrit, et pas fini non plus :p
      Sur l’épaule du géant est un début de roman à part. Je crains de n’avoir qu’une nouvelle de terminée pour l’instant. En tout cas, merci pour ton retour sur le style ! Me reste plus qu’à résoudre le problème de lé tension dramatique avant de raconter correctement des histoires :p A bientot sur ton blog ! J’ai vu ton projet ouvrir et je compte bien garder un oeil dessus 🙂 Bonne journée

      Aimé par 1 personne

      1. Ow merci, c’est adorable 🙂 Et merci pour le retour sur tes écrits ! Je vais continuer à lire ce que tu fais par-ci par-là, j’espère qu’on en aura plus bientôt ❤ Ah oui la tension dramatique, je comprends c'est vraiment pas facile 🙂 Bonne journée !

        Aimé par 1 personne

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