La nuit de feu – partie 1/5

Non, non, je n’oublie pas Sur l’épaule du géant, je fais juste une pause le temps de m’essayer à l’art subtil et délicat de la nouvelle. Sur le forum des Scribtonautes où je sévis depuis deux mois, le thème du mois de février était le bal masqué. Je me suis donc lancée et voici le résultat. En 5 parties, je vous poste la première et les autres ne tarderont pas. Quelques corrections restent à faire 😉

Bonne lecture !

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Dans l’obscurité du jour déclinant, Saly tâtonna jusqu’à trouver la lanterne et la posa sur la table. Les yeux plissés, elle chercha la manivelle pour l’actionner vivement. Un sourire grandit sur son visage en même temps que l’arc électrique gagnait en vigueur, révélant le roux vif de sa chevelure. Plus loin, des empilements de tonneaux et des étagères encombrées de provisions sortirent de l’ombre, suivis d’un cortège de tous les objets qu’on pouvait imaginer dans l’arrière-salle d’une auberge.

Le mécanisme lancé, Saly laissa la lanterne ronronner doucement dans son coin. Cette victoire contre les ténèbres, la jeune femme la remportait haut la main. Comme sortie d’une profonde torpeur, elle s’étira, remit en place le coussin qui lui tenait lieu de dossier et consulta l’horloge qui la dominait.

La nuit tombait plus vite qu’ailleurs aux portes de Hautval. La cité, immense et installée à flanc de colline, projetait son ombre sur les bâtisses disséminées à ses pieds. Concentrée sur son ouvrage de couture, Saly s’était laissée surprendre. Maintenant enveloppée d’une douce lumière bleue, elle se remit au travail tandis que, dehors, le campement se parait de mille feux. Avec l’état d’urgence, le nombre des tentes et des carrioles installées derrière l’auberge augmentait chaque jour. Habituellement, ce genre d’attroupement signifiait que l’établissement accueillerait chants nomades et commerçants assoiffés jusque tard dans la nuit, mais les marcheurs de vent avaient fermé les portes de Hautval en plus d’imposer un couvre-feu. Les échanges commerciaux rendus impossibles, l’activité s’en ressentait dans tous les commerces au-delà du mur.

Aussi loin que Saly s’en souvienne, jamais la pièce principale n’avait été aussi vide, seuls deux ou trois clients traînaient leur désuétude en compagnie du patron. Quelques chambres étaient occupées de marchands persuadés que l’état d’urgence ne durerait pas longtemps. Installée dans l’arrière salle, la jeune femme profitait du répit pour accomplir des corvées dont elle avait rarement le temps de s’acquitter. D’un geste ample, elle déplia le drap sur ses genoux à la recherche d’un autre accroc à corriger et en trouva une dizaine. À coup d’aiguilles, elle les fit disparaître tout en laissant ses pensées s’écouler au rythme paresseux de la couture.

Sa bulle de solitude vola en éclat quand, venue de la cour, Mina fit son entrée.

— C’est bientôt l’heure, chantonna-t-elle.

Un broc dans les mains, la soeur de Saly donnait l’impression de danser avec lui en traversant la pièce. Ses cheveux courts et bruns formaient une couronne indisciplinée autour de sa tête qui contribuait, en plus de ses pieds nus, à lui donner un air d’enfant sauvage. Elle n’avait pourtant qu’un an de moins que son aînée. S’inclinant vers cette dernière, Mina laissa échapper quelques gouttes d’eau le temps de murmurer à son oreille :

— Ce soir, toi et moi…

— Hors de question ! se raidit Saly.

L’aiguille s’enfonçant vivement dans le tissu, le regard qu’elle lui opposait ne suffit pas à empêcher sa soeur de poursuivre sa ronde sautillante :

— Allez, je sais que tu en meurs d’envie.

La brune se campa au milieu de la pièce, le broc calé contre la hanche et une moue provocante sur les lèvres.

— Iroë sera là… minauda-t-elle.

Au regard que lui envoya Saly, elle dut comprendre la menace parce qu’elle avait quitté sa place quand la bobine de fil s’envola dans les airs. Arrivée en bas de l’escalier qui montait à l’étage, elle évita un second projectile avant d’adresser un pied de nez à son agresseur et d’avaler les marches en riant. Un filet d’eau pour seule trace de son passage, elle disparut en même temps que sa bonne humeur.

— Monstre ! cria la rousse pour appuyer son geste.

Les lèvres pincées, mais un sourire pointant à leur commissure, elle secoua la tête. Mina ne savait pas se tenir, une vraie dévergondée ! si on lui demandait son avis. Pour la soirée, Saly avait d’autres plans qui incluaient de boire du thé en bonne compagnie. Madame Sagan, l’épicière, organisait dans son arrière-cour une réunion entre femmes qui promettait d’être tout à fait palpitante et ésotérique. Ensemble, elles allaient lire leur destin entre les feuilles de thé… La jeune femme en frissonnait d’avance.

À l’autre bout de la pièce, la porte s’ouvrit, laissant entrer son père en même temps que les bruits de la rue. Vivement, la jeune femme se remit au travail, le nez penché sur le drap qu’elle raccommodait. Monsieur Torel, en bon gérant de l’auberge, ne souffrait pas que ses employés se laissent distraire. À force de coups d’oeil furtifs, elle le vit traîner ses emplettes vers les étagères. Du vin, au son du verre qui s’entrechoquait, des sacs de farine et du jambon. Ce dernier, enveloppé dans un torchon, lui rappela vivement qu’elle n’avait pas mangé depuis de nombreuses heures.

— N’y pense même pas ! Lança monsieur Torel en réponse à son regard avide. Je le réserve pour les gardes.

Dans un choc sonore, il posa son fardeau au milieu de la table et le déballa. Un fumet s’en échappa qui ne tarda pas à atteindre les narines de Saly et à faire gronder son estomac.

Coudre, se dit-elle. Coudre. Pendant que son père coupait une tranche de jambon fumé, elle mit le point final à son ouvrage et le secoua avant d’en vérifier toutes les coutures. Parfait ! conclut-elle dans un soupire de satisfaction.

— Tu n’oubliera pas… L’interpella son père.

Devant son regard perplexe, il lui désigna le placard près de l’entrée avant de retourner à son jambon et d’en disposer une tranche sur un morceau de pain. À gestes aussi lents que possibles, Saly approcha du meuble et en ouvrit la porte. Là, elle contempla son contenu et serra les dents. Un panier remplit de vêtements à repriser l’attendait.

— Je vais y passer la soirée, se plaignit-elle, sans grand espoir.

— Parce que tu as mieux à faire, peut-être ?

Sans appel. Saly aurait pu imaginer mille réponses mais elle l’entendait déjà rétorquer qu’avec l’état d’urgence, ils ne pouvaient que faire contre mauvaise fortune bon coeur. Qu’ils devaient s’adapter pour survivre et que se tourner les pouces n’aiderait pas. Des excuses pour la faire travailler toujours plus, rien d’autre ! Elle coula un regard mauvais dans sa direction puis, voyant qu’il la scrutait, elle se reprit bien vite et attrapa le panier pour le poser sur la table.

— Non, j’imagine que non, répondit-elle d’un ton égal.

Il attendit qu’elle ait sorti une chaussette usée jusqu’à la trame et commencé à la repriser pour renverser un tonneau de bière. D’une poussée du pied, il l’envoya rouler dans la grande salle. Avant de quitter la pièce, il désigna le jambon.

— Tu m’dira à l’autre môme d’en couper des tranches. On a d’la compagnie ce soir.

Les joues décolorées par la colère, Saly repoussa son ouvrage avec violence dès que la porte fut refermée. Bien sûr qu’il allait passer la soirée à boire et à s’empiffrer pendant qu’elle s’esquinterait les doigts et les yeux ! Et en compagnie d’une bande de gardes soiffards, s’il vous plaît ! De cette façon, ils pourraient festoyer tout en se donnant des airs importants. Comme si le campement et les quelques bâtiments attenants avaient besoin d’être protégés… Vingt jours que l’état d’urgence durait et toujours pas le moindre risque à l’horizon !

D’un geste plein de rage, elle envoya le panier à l’autre bout de la pièce. Dans sa course, il percuta une pile de bols qui s’effondra dans un fracas sonore. Effarée par sa propre violence, la jeune femme s’empressa de remettre de l’ordre dans la vaisselle renversée.

— Je peux jouer aussi ? s’enquit Mina.

Accroupie en haut des escaliers, elle affichait une expression hilare. L’humeur sombre, Saly attendit qu’elle soit descendue de quelques marches pour partager le fond de sa pensée. Avec répugnance, elle envisageait une vengeance terrible contre son père.

— Ce soir, on va au bal, concéda-t-elle.

Ce qui, à sa grande surprise, lui rendit le sourire et fit glapir sa soeur de joie.

 

 

To be continued…

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